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22 novembre 2021
Remettage Piraillon – Franck Trouiller

Au loin la piscine de Bourg-Argental. FermĂ©e Ă  l’automne. Un terrain de foot, la pĂ©piniĂšre, un grand parking, les Bonbons de Julien, le magasin de plantes, le Carrefour. Un panneau sens interdit sauf riverains.
J’arrive devant un bĂątiment au crĂ©pi rose s’allongeant sur un Ă©tage horizontalement. Une plaque annonce «Remettage Piraillon».
Deux boites aux lettres, plusieurs noms d’entreprises. Des rouleaux de fils adossĂ©s au mur prennent l’eau.
Sur le cÎté, un gars répare sa voiture.
«Pour Franck Trouiller? Il y a deux portes, c’est tout de suite Ă  droite en entrant.»
La radio hurle derriĂšre la porte. J’arrive dans un bureau. «Pour Franck Trouiller? C’est la porte dans l’angle.».
La porte grince, débouche dans un atelier de remettage construit en parpaings de béton. Le son de la radio se mélange au bruit répétitif et pressant des pinces métalliques qui saisissent le fil.
Dans la piĂšce, un bureau avec un tĂ©lĂ©phone fixe et diffĂ©rents dossiers Ă©parpillĂ©s. À ma gauche des peignes sont stockĂ©s Ă  la verticale sous des couches de cĂ©lophane. Devant moi, des remettages en attente, dont les fils blancs s’enroulent autour du peigne. Au fond de la piĂšce, un grand mur avec des outils en bois, une veste, un calendrier des pompiers. Au milieu de la piĂšce rectangulaire, affairĂ©, un homme au T-shirt violet vif.
ConcentrĂ©, il ne me remarque pas directement. Je bouge un peu. Franck Trouiller relĂšve la tĂȘte et suspend son geste, Ă©tonnĂ© de ma prĂ©sence.
Quelques secondes.
Il rigole, il avait oublié mon passage.
Je me présente. Franck éteint la radio.


Ce que vous voulez savoir un peu c’est l’historique ? Pour la petite histoire, mon mĂ©tier j’avais pas prĂ©vu de faire ça au dĂ©part. J’ai Ă©tĂ© formĂ© en tant que dessinateur industriel. Mes parents Ă©taient peigniers et remetteurs. Quand je suis rentrĂ© de l’armĂ©e, j’ai commencĂ© par leur donner un coup de main. Et puis, il y avait tellement de boulot que j’ai continuĂ©. Le mĂ©tier m’a plu, surtout le contact avec les clients.
AprĂšs le mĂ©tier en lui-mĂȘme a Ă©voluĂ©, au dĂ©but c’était tout manuel, maintenant il y a des machines.

Tant que j’y pense, il y a eu deux ou trois films qui ont Ă©tĂ© faits ici. Il faut aller les voir. Je sais pas si je les ai. Il y a un film Ă  l’office du tourisme. Il y en a un autre film au musĂ©e d’Art et d’Industrie de Saint-Étienne, Ă  l’étage textile.

Alors, mon mĂ©tier Ă  la base s’appelait enfileuse, car c’était vraiment un mĂ©tier fĂ©minin. C’est devenu remetteuse. Le travail consiste Ă  passer chaque fils dans chaque aiguille du cadre puis dans le peigne Ă  tisser. Ce dernier sera ensuite placĂ© dans le cadre porte peigne du battant du mĂ©tier Ă  tisser.

Je vais vous passer un dessin de remettage. Je coupe juste le haut, le client doit rester anonyme.
Donc, je reçois un dessin du client avec le nombre de fils et le nombre de cadres, ici 6. Chaque petit carrĂ© c’est une aiguille. LĂ , c’est le peigne Ă  tisser, bleu foncĂ© c’est une dent, bleu clair c’est une autre dent, et ainsi de suite. Donc lĂ  il y a deux fils dans la dent.
J’ai les instructions par dessin, et en discutant par tĂ©lĂ©phone avec mon client. Puis on me donne le nombre de fils. L’empeignage c’est la largeur du tissu, ça correspond au nombre de fil, savoir la largeur me permet aussi de vĂ©rifier. Ici, 338 cm c’est la largeur au peigne et quand on tisse, avec le tassage ça rĂ©trĂ©cit Ă  300 cm. Chaque textile Ă  ses proportions. Par exemple, un mousse c’est tant de fils, tant de dents.

Mon mĂ©tier n’est pas trĂšs compliquĂ©, ce qui est compliquĂ© c’est d’aller vite quand le dessin est complexe. Tout l’ensemble s’appelle un remettage.
En premier je prépare mes cadres pour faire le rentrage du fil, on monte le bon nombre de mailles sur les tringles des cadres, on resserre et on ferme le cadre.
Les remettages, c’est passer des fils dans des mailles -une aiguille avec un trou – puis dans le peigne Ă  tisser. Il faut passer le fil dans chaque aiguille du cadre. Chaque aiguille, ou maille, a un petit trou Ă  son centre, l’Ɠillet. Avec une sorte de passette, je viens enverger mon fil. Enverger c’est le fait de passer le fil dans l’Ɠillet de tout le paquet de maille. On peut faire ça manuellement ou Ă  la machine. Je fais un nƓud pour que mes mailles restent groupĂ©es.
Sur la machine, on peut faire le rentrage des fils dans les lisses et le piquage du peigne Ă  tisser en mĂȘme temps.
AprĂšs, je place les cadres sur des porte-cadres, pour faire le tirage du fil. Je mesure la distance entre mes cadres et mon crochet pour avoir la longueur de raccord de chaine. C’est-Ă -dire passer les fils des mailles, dans un crochet, avec selon les dessins, un ordre prĂ©cis, dĂ©terminĂ© par textile.

Ensuite, on rĂ©alise le piquage du peigne. On place nos cadres sur le bĂąti, derriĂšre le porte-peigne. Au dĂ©but, je dĂ©plie mes fils, je passe par une baguette d’envergure, l’envergure c’est le fait de sĂ©parer les fils par 2 avant de les piquer sur le peigne. On passe les baguettes Ă  enverger entre les fils. Et ensuite on fait le piquage du peigne: avec la machine Ă  piquer le peigne on passe les fils dans le peigne Ă  tisser.

Pour la machine, c’est tout mĂ©canique. Sur la machine Ă  piquer le peigne, il y a un dĂ©tecteur qui dĂ©clenche le mouvement. La tĂȘte de la machine descend en attrapant un fil. Le fil descend dans la dent, et une piĂšce dĂ©gage cette derniĂšre puis remonte dans la dent d’à cĂŽtĂ©. Et ainsi de suite.

Au musĂ©e d’Art et de l’Industrie, il y a de vieux mĂ©tiers en bois qui fabriquent du tissu. On a fait des remettages pour le musĂ©e.
Aujourd’hui, je suis tout seul, ma femme travaille avec moi de temps en temps mais on est que tous les deux. Sinon, on a Ă©tĂ© jusqu’à 17 dans ces locaux. J’ai commencĂ© avec mes parents, mon pĂšre fabriquait les peignes Ă  tisser et ma mĂšre faisait les remettages. En revenant de la guerre, ma mĂšre avait plein de boulot, j’ai donnĂ© un coup de main, et ça s’est transformĂ© en 8h-10h par jour
 et au bout d’un moment on a crĂ©Ă© la sociĂ©tĂ©. Donc, on a Ă©tĂ© jusqu’à 17. Et puis la production a Ă©tĂ© dĂ©localisĂ©e, elle est partie en Chine, au Maghreb, et on est retombĂ©s Ă  4 ou 5 ouvriers pendant quelques annĂ©es. Et aprĂšs la sociĂ©tĂ© s’est arrĂȘtĂ©e, ça s’appelait RTB avant ici. J’ai rachetĂ© Remettage Piraillon qui Ă©tait Ă  Saint-Julien: c’était Chantal Bonnet qui faisait les remettages. Au dĂ©but, elle Ă©tait salariĂ©e de l’oncle de son mari, et puis il lui avait revendu sa sociĂ©tĂ©. Et en 2008, Chantal et son employĂ©e sont venues me voir, et j’ai rachetĂ© la sociĂ©tĂ©, c’est pour ça que ça s’appelle Remettage Piraillon. Donc en 2008, je suis reparti tout seul. Il y avait une autre sociĂ©tĂ©, sur Annonay, Mr Linossier, dont la boite a coulĂ©, il y a 15 ans peut-ĂȘtre, lui n’a pas arrĂȘtĂ© par choix, il avait 55 ans je crois.

Au rachat, j’ai rĂ©cupĂ©rĂ© les clients de Remettage Piraillon, on avait des clients en commun.
Ce qui me fait travailler aujourd’hui ce sont surtout tous les tissus techniques, les dessins de remettage que je vous ai donnĂ© c’est pour faire du parachute ou de la voile de bateau, du rip top, indĂ©chirable. Le textile technique ça marche hyper bien. Ils ont besoin du savoir-faire donc ça reste en France. J’ai un client dans l’aĂ©ronautique, il est le seul au monde Ă  savoir produire ses tissus.
Je travaille un peu pour l’habillement, mais dans ce cas c’est pour le luxe, Hugo Boss, Dior, HermĂšs
 des entreprises qui veulent que le remettage reste en France. Tout le reste de la production est dĂ©localisĂ©e. Eux, ils ne peuvent pas dĂ©localiser, ça serait mauvais pour leur image.
Quand on était plus nombreux, on a aussi travaillé pour des tissus Jacquard.
J’ai des dessins confidentiels, pour lesquels je ne vois jamais ce qui sort aprĂšs. Quand je vais chez les clients, ils me montrent un peu leur usine mais je n’ai jamais d’échantillons. Je ne leur en demande pas non plus. Le textile technique c’est trĂšs variĂ©, il y en a dans les circuits imprimĂ©s d’ordinateurs, dans les tuyaux de pompier, dans les pneus. J’ai mĂȘme travaillĂ© pour un client qui me disait «je tisse du vide», on lui demandait un textile avec des trous, c’était pour un textile mĂ©dical, pour les opĂ©rations du cƓur, Ă  une Ă©chelle minuscule.

Le peigne Ă  tisser a des espaces, trĂšs fins. Mais pour moi, celui sur lequel je travaille aujourd’hui est gros. Le peigne est fourni par le client. Il y a diffĂ©rentes sortes de peignes Ă  tisser – d’ailleurs chez moi j’ai un peigne en roseaux qui doit dater de 1617.
Quand on fabrique le tissu sur les mĂ©tiers, les cadres qui tiennent les fils montent et descendent. La nappe de fil, qui est plate au dĂ©part se met Ă  croiser, le fil de trame passe, croise. Ce qui emmenait le fil d’un cĂŽtĂ© Ă  l’autre du mĂ©tier, avant c’était la navette. Une navette en bois faisait des aller-retours sur la rampe du battant, elle glissait devant le peigne, le peigne Ă©tait donc plat. Ça a Ă©voluĂ©, par exemple celui-ci, les dents sont courbĂ©es, c’est un petit peigne jet d’eau, il y a une buse qui envoie un jet d’eau sous pression. L’eau en partant dĂ©roule et emmĂšne le fil de l’autre cĂŽtĂ©, pareil pour revenir. Celui-ci c’est un peigne particulier, parce qu’il y a un canal, c’est un jet d’air qui emmĂšne le fil, la forme du peigne guide l’air.

Les peignes à tisser viennent d’Italie ou d’Espagne, en France il n’y a plus d’entreprise.
Maintenant, ils sont fabriquĂ©s par des machines, il faut que ça soit trĂšs rĂ©gulier. Mon pĂšre Ă©tait peignier, il faisait ce mĂ©tier, il soudait chaque dent l’une aprĂšs l’autre, ça aussi c’était un mĂ©tier compliquĂ©.
Maintenant, sur les peignes modernes, les dents ne sont plus soudĂ©es mais sont collĂ©es, et sur les cĂŽtĂ©s, ce sont deux baguettes en aluminium. Au dĂ©part, le peigne est fait sans les baguettes, et puis il y a ce qu’on appelle la ligature. Les dents sont les unes Ă  cĂŽtĂ© des autres, il y a deux petites plaques trĂšs fines, une devant, une derriĂšre, et un fil de fer est placĂ© entre ces deux lamelles, il un tour autour des dents Ă  chaque fois. Le fil de fer sert fixer les dents entre elles. Le diamĂštre du fil vient crĂ©er l’écartement entre les dents nĂ©cessaire au passage du fil. Il faut changer la grosseur du fils de fer selon le peigne et le type de tissu souhaitĂ©. L’épaisseur ça s’appelle la densitĂ©.
À voir faire c’était magnifique, mais il n’y en a plus en France. Il y a une des derniĂšres entreprises, qui a Ă©tĂ© rachetĂ©e par une boite allemande qui s’appelle BurklĂ©. Mais quand mon pĂšre Ă©tait peignier, ils Ă©taient 70 en France. Il y en avait 3 Ă  Bourg-Argental. C’était bien.

Franck part vers le bureau, ouvre un tiroir et en sort un petit peigne rectangulaire de la taille de la paume de sa main.

Par exemple, ça aussi c’est un peigne Ă  tisser, mais la densitĂ© de dents au pouce fait qu’on ne voit mĂȘme pas la lumiĂšre Ă  travers. C’était pour fabriquer un type de gaze, c’est mĂ©dical. Pour le fabriquer, il fallait travailler avec une loupe. Celui-lĂ  Ă©tait pour un tisseur Ă  Lyon, Prada, lĂ  il y a Ă©crit 300, ça veut dire qu’il y a 300 lamelles, dents au pouce. Un pouce c’est 2cm7. C’est un truc de fou.
C’était un peigne de mon pĂšre. On en avait une collection Ă  l’époque. J’ai vendu une vitrine avec une partie de la collection de peigne, au musĂ©e de l’Art et de l’Industrie. Je l’ai vendue parce que c’est bien mieux que tout le monde la voit, dedans, il y a des peignes de toutes les sortes.

Je fais souvent le remettage avec le mĂȘme type de fil, de couleur blanche.
Mon fil est jetĂ© aprĂšs, il ne sert qu’au nouage de la nouvelle chaine et au passage des fils.
Des fois, on m’emmĂšne un remettage tout prĂȘt, juste enlevĂ© du mĂ©tier, avec les fils. Il leur manque seulement quelques fils pour avoir un tissu plus large. Du coup, j’ai des morceaux de remettage d’avance Ă  ajouter au peigne.

Des machines Ă©lectriques pour le remettage, qui font le tirage, il n’y en a pas 10 en France. La mienne, je l’ai achetĂ© il y a 20 ans, ça coĂ»te super cher, heureusement elle marche encore. Des fois, je dois la rĂ©parer. Tout ce qui est mĂ©canique je me dĂ©brouille, mais une fois j’ai du faire changer la carte Ă©lectronique.
Il n’y a pas de service aprĂšs-vente, ceux qui ont fabriquĂ© la machine ont coulĂ© il y a quelques annĂ©es. L’entreprise a Ă©tĂ© rachetĂ© mais l’acheteur ne veut pas entendre parler des machines anciennes. Et une machine comme celle-lĂ  vaut 200 000 €.
Je rentre les dessins sur l’ordinateur, et la machine passe le fil dans les aiguilles. Il y a une seule bobine et on coupe Ă  la fin. Il y a une aiguille qui va chercher le fil lĂ -bas et qui le tire au travers. Maintenant, il y a des machines qui travaillent directement sur les mĂ©tiers en tirant les chaines.

Je ne fais pas tout sur la machine, du temps que la machine tourne, je travaille à cÎté. Et puis la machine ne fait pas tout non plus, elle fait certains types de dessins.
Des fois, elle s’arrĂȘte. Il faut toujours ĂȘtre Ă  cĂŽtĂ©. Ah ! ça par exemple, c’est un bruit bizarre, avec cette machine il y a toujours des petites choses. Des fois on ne sait pas et ça passe. Il faut connaitre la machine, mais ça vaut vraiment le coĂ»t. Je dois mettre du white spirit, parce qu’avec l’huile les poussiĂšres se collent. Comme c’est des mailles d’occasion, des fois il faut les remettre manuellement. Sur l’écran je peux suivre les fil que j’ai rentrĂ©. Le remettage en cours a presque 16 000 fils, c’est pour faire le satin, le satin ça se fait sur 5 ou 10 cadres. Ça, c’est pour de la couette. Selon le fils ça sera plus ou moins brillant, on travaille des fils particuliers parfois. Il y a des fils qui s’accrochent de partout, c’est infernal. On avait des fils complĂ©tement fous, des fils Ă©lastiques.
La machine peut piquer le peigne en mĂȘme temps qu’elle enfile les mailles. Mais elle fait plus d’erreurs quand elle pique le peigne que quand elle fait les mailles. Donc volontairement je pique pas le peigne, et je le fais Ă  la main ensuite. Ça me permet de contrĂŽler, parce que si je fais tout sur la machine, il faut quand mĂȘme que je passe un temps Ă  contrĂŽler et je suis jamais sĂ»r Ă  100%. Donc je prĂ©fĂšre le faire.

Sur ce remettage, il ne me reste plus qu’à piquer le peigne.
Par exemple sur ce dessin, il y a 120 fils. C’est un des plus compliquĂ©. On commence 1,2,3,4,5,6 et aprĂšs c’est tout mĂ©langĂ©. Quand on peut le faire Ă  l’ordinateur c’est top, j’entre le dessin dedans, et il se dĂ©brouille.
Quand on prend les fils manuellement, on ne les prend pas un par un. Les 6, on peut tous les prendre en mĂȘme temps. On peut descendre mais jamais remonter. Quand on travaille, on prend les mailles, il y a un fil passe dedans.
Les Ÿ du temps c’est toujours 1,2,3,4. Une lisse par cadre. C’est un textile basique.
LĂ  on prend les 4, le fil vient dans le trou, 1,2,3,4,1,2,3,4 et on descend. Alors que si c’est un dessin compliquĂ©, si je prends dans cet ordre, le fil passera devant et ça ne sera pas bon. Je serai obligĂ© de le prendre aprĂšs.

On travaille assis ou debout, pour cette Ă©tape on choisit les mailles selon le dessin. On enfile le nombre de mailles voulu sur le cadre. On attrape le fil avec une crochet que l’on passe dans les Ɠillets des lisses, on tire le fil et on va l’accrocher. On rechoisit les mailles Ă  positionner sur les cadres, on passe le fil lĂ , et ainsi de suite. Et on coupe le fil Ă  chaque petit paquet de mailles.En France, je suis tout seul, il n’y en a pas d’autres. Il y restait 3 entreprises en France mais les 3 Ă©taient Ă  Bourg-Argental, Saint-Julien, Annonay. La façon dont je travaille, c’est la façon stĂ©phanoise, ça a Ă©tĂ© inventĂ© Ă  Saint-Étienne. Avant, les ouvriĂšres, les enfileuses Ă©taient Ă  deux pour cette opĂ©ration. Elles avaient l’ensouple avec les fils de chaine placĂ©e derriĂšre elles. Une ouvriĂšre saisissait un fil de chaine et le donnait Ă  l’ouvriĂšre Ă  l’avant du mĂ©tier. L’ouvriĂšre du devant passait un petit crochet, la passette, Ă  travers les mailles, pour l’attraper, puis elle tirait le fil Ă  travers la maille puis le peigne, donc elles faisaient fil par fil, c’est trĂšs long.
Alors qu’avec la mĂ©thode stĂ©phanoise on va beaucoup plus vite. Par exemple ici, il y a 1800 fils, et ma femme a mis seulement 2h30 Ă  faire ça.

Au niveau des client ces derniĂšres annĂ©es
 le luxe avec le covid ça a baissĂ© un peu. Mais sinon au niveau boulot, avec le covid j’ai travaillĂ© comme un fou. C’est marrant car le tissu technique a moins Ă©tĂ© touchĂ© que le luxe.
Mais là j’ai assez de boulot, des fois je dois refuser des contrats.

À Bourg-Argental, il y a encore deux usines textiles. Les tissages Blanc et Tisstech.
Tisstech tisse du fil de verre.
J’ai un client en IsĂšre qui tissait du fil carbone. J’arrivais avec ma voiture, un sas s’ouvrait, je dĂ©posais mon remettage, je repartais, j’ai jamais vu les mĂ©tiers Ă  tisser.
Mais je ne faisais pas le remettage pour les mĂ©tiers qui tissaient le carbone ou le fil de verre, parce qu’on ne peut pas les nouer entre eux, ils se briseraient. Les fils sont conservĂ©s sur les rouleaux. Lorsqu’ils vont sur les mĂ©tiers, avec un crochet, les ouvriĂšres prennent un fil puis le mettent dans la maille et le peigne, comme ça se faisait en atelier avant. Une ouvriĂšre devant le mĂ©tier, et une derriĂšre pour faire le remettage.

Si vous avez le temps, j’en ai un Ă  prĂ©parer qui est tout petit et je vous montre comment ça se passe. Il faut que je travaille aussi.

Quand j’avais des salariĂ©s, vu que personne en France ne fait ça, je les formais. Ce n’étaient pas des apprentis, j’embauchais des gens. Il y a une dame que j’ai pas formĂ© parce qu’elle savait faire, elle travaillait dans une usine en ArdĂšche, et elle, elle travaillait des mailles particuliĂšres. D’ailleurs, je n’en fais plus.
Pour 5000 fils, ça coute 300 €.

Je mets les mailles sur le cadre, je sais que 1000 mailles, ça fait 32cm, je compte pas, je mesure. Ce qui sera en trop je l’enlùverais.
Ensuite, je passe le fil dans le trou de l’aiguille tout du long. Et je fais un nƓud.

Le matĂ©riel n’a pas trop Ă©voluĂ©. Au dĂ©but, les mĂ©tiers jet d’air existaient pas. Maintenant, c’est presque uniquement ça.
Pour les tissages Schmelzle, sur les cadres porte-peigne des mĂ©tiers, les cadres Ă©taient en bois et torsadĂ©s. C’étaient simplement deux fils de fer tordus. Impossible de le faire Ă  la machine. Maintenant, je n’ai plus aucune demande sur des cadres en bois.

J’ai travaillĂ© pour un client Ă  Lyon, un vrai musĂ©e. Une usine Ă  la Croix-Rousse, magnifique, avec des mĂ©tiers encore plus vieux que ceux de Saint-Julien, des mĂ©tiers qui ont 300 ans. Ils ne travaillent que pour le patrimoine, avec des mĂ©tiers Ă  tisser manuels des annĂ©es 1700. Les mĂ©tiers sont tout en bois et sculptĂ©s. L’ouvriĂšre est assise avec ses cartes et c’est elle qui bouge les fils.
Un mĂ©tier jet d’air fait 25m Ă  l’heure. Et la dame qui travaillait Ă  Lyon, elle a mis 14 ans pour refaire les textiles de la chambre de Louis XIV Ă  Versailles. Vu qu’ils ont les mĂ©tiers d’origine, ils refont exactement la mĂȘme chose. Moi je trouve ça un peu cher, c’est bien de refaire une chambre Ă  l’identique, mais s’il faut 14 ans Ă  une personne pour le faire, je vous dis pas la note Ă  la fin. Ça fait travailler des gens c’est bien.

À mon dĂ©part Ă  la retraite, il n’y aura pas de repreneur, les gens ne sont pas intĂ©ressĂ©s. AprĂšs je comprends un peu, mes enfants m’ont toujours vu travailler de 6h30 Ă  18h30 le soir, ça ne fait pas trĂšs envie non plus. Un de mes fils travaille chez les tissages Blanc, il apprend gareur. Il aime bien, et puis gareur c’est un bon mĂ©tier, aujourd’hui vu qu’il n’y en a point, ils sont trĂšs bien payĂ©s, entre deux et trois SMIC. Mon fils chez Blanc, il fait 7h -16h, aprĂšs il fait de la moto. Il s’entraine comme un fou, il se lĂšve une heure plus tĂŽt le matin pour faire du sport et s’entrainer Ă  l’équilibre. Il commence Ă  7h. Et le soir, quand il finit sa journĂ©e Ă  16h, il va s’entrainer sur le terrain de trial qu’il s’est construit. C’est chouette. Des fois, avec ses copains, ils vont dans les bois faire de l’enduro, chercher des rochers


Maintenant dans les tissages modernes, les gareurs ont beaucoup de programmation informatique en plus de la partie mĂ©canique. Ils se branchent sur les mĂ©tiers avec une tablette et ils programment. C’est le seul de la famille qui est dans le textile.

C’est un peu dommage qu’aucun ne reprenne. Il va d’ailleurs falloir que je m’inquiĂšte de la reprise. Il y a de la demande. Je dois aller voir un nouveau client cette semaine. J’avais trouvĂ© quelqu’un, un ingĂ©nieur en textile qui voulait travailler pour lui. Il y a deux ou trois ans, il voulait racheter, mais pour reprendre l’activitĂ© il faut que je reste un an pour le former et transmettre le savoir-faire.

LĂ , je regarde la longueur du fil, lĂ  je mets 1m25, comme on fait un aller-retour, ça double. Le client a besoin de 2m50 pour le nouage. Car une fois le remettage fini, il pose le peigne sur porte-peigne sur l’avant du mĂ©tier Ă  tisser puis il pose le rouleau de chaine sur les supports Ă  l’arriĂšre du mĂ©tier. Mais entre l’ensouple et le remettage, il y a la remisse, l’envergure, le casse-chaine
 il faut une certaine longueur. Donc, pour notre noueur, le peigne est devant, et il faut qu’il fasse des petits nƓuds pour raccorder la chaine Ă  l’ancien tissu, pour que ça prenne bien. Il faut cette distance, plus celle des nƓuds jusqu’au rouleau, et ils mettent la machine Ă  nouer derriĂšre le rouleau de chaine, donc il faut au moins 2m20.

Ce remettage c’est tout simple 1,2,1,2,1,2, il n’y a que deux cadres. Je positionne les cadres l’un derriĂšre l’autre. Donc je prends deux aiguilles – deux lisses -, le fil passe dans l’Ɠillet de chacune d’elle. Je pousse ces deux lamelles Ă  gauche. J’attrape la longueur du fil qui est apparu entre les lamelles de gauche et le paquet de maille de droite, je tire le fil derriĂšre moi, je l’accroche au crochet, je reviens. Toujours dans ce sens-lĂ . Ça ça fait mal aux Ă©paules Ă  la longue.
C’est un pas un mĂ©tier difficile, ce qui est compliquĂ© c’est de ne pas me tromper quand je pique les peignes et que je compte
 je compte sans arrĂȘt.
Il y a des dessins que je connais par cƓur selon le tissage, des fois je m’aide des dessins pour visualiser quelle aiguille je dois saisir. Mais la dame que j’avais embauchĂ©, elle, elle les connaissait tous par cƓur, c’était incroyable.

C’est les clients qui achùtent les mailles, les aiguilles. Par exemple, sur ce cadre, il y a 11 000 mailles, il y en a pour 1000 €, ça coute vite cher. Quand les mailles sont d’occasion, ça marche moins bien sur la machine.
Il y a quelques annĂ©es une entreprise voulait me donner du boulot, elle avait des mailles en plastique. C’est moins rĂ©sistant mais c’est plus lĂ©ger et moitiĂ© moins cher.
À une Ă©poque, il y avait une maille torsadĂ©e puis une droite, une torsadĂ©e, une droite, parce que ça Ă©cartait les mailles et le fil coulissait mieux, mais ça Ă©largissait la trame.
Des fois, les mailles sont si serrĂ©es, qu’il faut une loupe.

Je me lasse pas de mon mĂ©tier, sincĂ©rement, j’aime bien. Je serai content d’arrĂȘter
 comme tout le monde, mais franchement j’aime le contact avec les clients. Et depuis que je suis tout seul Ă  l’atelier de remettage, je passe pas un jour sans qu’un ami vienne boire le cafĂ©, alors je suis bien ici. Ma femme me dit que ça va me manquer. Le mĂ©tier en lui-mĂȘme ne m’a pas lassĂ©, c’est pas dĂ©sagrĂ©able. Des fois je prĂ©pare mon remettage, des fois je tire, des fois je pique, je plie, ou je passe les envergures, puis il y a le tĂ©lĂ©phone, c’est variĂ©. Ça m’embĂȘte un peu d’arrĂȘter parce que c’est un savoir-faire qui va se perdre, et il ne faudrait pas. MĂȘme pour mes clients
 je travaille avec les mĂȘmes depuis 35 ans. Je comprends pas que personne rĂ©agisse. Il y en a un, qui m’a dit dĂšs que tu arrĂȘtes tu m’appelles et je t’achĂšte tout. Lui, il est pas bĂȘte. Il me louerait les locaux, il faudrait que je reste un an pour former quelqu’un. Mais j’ai peur que cette personne ne travaille que pour lui. Ils peuvent aussi m’acheter les machines comme ça mais c’est un investissement. Quand on achĂšte la machine on a une formation, moi j’étais parti une semaine en Italie. Mais la machine ne fait pas tout. Il y a des usines qui sont complĂ©tement dĂ©pendantes de leurs machines. Il y a aussi une machine plus performante qui travaille directement avec la chaine, mais ça prend de la place, et elle vaut 300 000 €, il faut beaucoup de mĂ©tier pour arriver Ă  la rentabiliser. Pour une petite usine c’est impossible. MĂȘme les tissages Blanc, c’est une grosse usine, Blanc aurait les moyens de l’acheter, mais il m’a dit que c’est trop d’investissement.

J’ai jamais travaillĂ© avec le Parc Naturel du Pilat Ă  la captation des gestes, ils sont gentils mais ça prend beaucoup de temps et je n’ai jamais de temps. C’est bien de capter mais compliquĂ©. Tout le cĂŽtĂ© technique est complexe Ă  transmettre.

Avant quand on Ă©tait 3 entreprises dans la rĂ©gion, ici on Ă©tait 17 personnes. Avec les autres entreprises, on Ă©tait plus de 24 ouvriers remetteurs. On faisait toute la France. Le gros de la production textile Ă©tait en RhĂŽne-Alpes. On avait des clients dans le Sud et dans le Nord. Mais un gros volume est parti avec la crise du textile. On est passĂ© de 24 Ă  2. À une Ă©poque, mes clients, les tisseurs, fermaient les uns aprĂšs les autres. Les tissages par ici aussi, tout Ă  fermer. Tous mes clients ont Ă©tĂ© trĂšs corrects, ils sont venus me voir pour me dire « on arrĂȘte, tant qu’on peut payer nos dettes, aprĂšs on pourra plus. », ils ont fermĂ© proprement comme ils disent. Je suis content parce que je suis restĂ© le dernier. Mais ça fait rĂąler pour le mĂ©tier en lui-mĂȘme.
Les nouveaux clients, j’en ai pris un rĂ©cemment, un client qui a une deuxiĂšme usine. Normalement je n’en prends jamais, j’ai trop Ă  faire. Et il y a pleins d’usines, pour le tricottage, je ne peux pas travailler avec eux car ce ne sont pas les mĂȘmes techniques.

La machine rĂąle, s’arrĂȘte. Il ouvre la capot et verse un peu de white spirit sur le mĂ©canisme. Il rallume la machine. Ça repart, le vrombissement se rĂ©gularise.

LĂ , dans les nouveaux clients, il y a quelqu’un qui aimerait qu’on aille travailler chez eux, dans l’usine. Je vais pas le faire mais je vais aller voir, et peut-ĂȘtre qu’une ancienne salariĂ©e qui n’a plus de boulot pour le moment pourrait se dĂ©placer. Sinon les nouveaux clients, ce sont des petites usines, qui avaient du personnel pour faire ça, mais dont les employĂ©s partent Ă  la retraite. Mais bon, j’en ai dĂ©jĂ  assez des clients. Les usines ne remplacent pas les ouvriers car il faudrait embaucher des jeunes, les former et que ça vaille le cout, mais le marchĂ© français est trop instable. Il n’y a pas de nouvelles usines qui ont relocalisĂ©. Il y a eu le mythe d’une relocalisation Ă  un moment.
La crise c’était dans les annĂ©es 80-90, depuis les usines sont restĂ©es se sont bien maintenues. Il y a ceux qui ont senti le tournant arriver, comme Blanc qui s’est mis au textile technique. Il a achetĂ© des mĂ©tiers trĂšs larges. Il produit aussi des textiles pour l’évĂ©nementiel sur deux mĂ©tiers. Il fait des textiles de 6m de large sur toute une maison de haut, pour les foires
 avec le Covid ça a Ă©tĂ© compliquĂ©. Ils sont sympas chez Blanc, il faut aller les voir.

Thuasne, j’ai travaillĂ© pour eux
 Ă  une Ă©poque on travaillait sur pleins de chose, quand on Ă©tait nombreux, Ă  17 on pouvait se diversifier. Aujourd’hui, je m’y risquerais pas, il faudrait dĂ©marcher et il faut du monde pour garder le rythme.
Sur DavĂ©zieux, il y avait une usine qui a fermĂ© maintenant, qui tissait du fil de verre pour les papeteries : pour faire avancer le papier mouillĂ© sur les tapis roulants, ils appellent ça un chemin, il faut que l’eau s’écoule et que ça soit rigide et rĂ©sistant. LĂ  on allait travailler sur l’usine. Ils avaient des usines en Malaisie, un peu partout dans le monde, et celle de DavĂ©zieux a fermĂ©, elle Ă©tait pas rentable. C’est Ă  l’époque de la dĂ©localisation. C’est dommage, on avait du savoir-faire en France maintenant on vend du service. J’espĂšre que ça va revenir.

Cet objet c’est le seul en bois, il sert à enverger.
Avant, les supports de fils Ă©taient en bois aussi, maintenant c’est en aluminium.
Quand on voit un outil en bois dans un atelier, on sent que ce n’est pas bien rĂ©cent.
Je passais les baguettes pour enverger.

Il y a deux façons d’enverger:
-Quand c’est tout simple, 2 cadres, je lùve mes cadres, je passe mes baguettes et voilà.
-Mais celui sur la machine c’est un 5 cadres, vu que c’est impair on doit le faire Ă  la main, 16 000 fils. On pose cet objet sur le cadre, ça nous permet de tenir les fils une fois qu’on les a envergĂ©s.

Je pense que je vous ai Ă  peu prĂšs tout dit! Vous me rappelez si vous avez des questions! Je vais continuer mon peigne, je pense que je vais travailler jusqu’à 18h30. Avant, je travaillais plus tard. Moi, je ne ressens pas les coups de pression, vu que je suis le seul Ă  ĂȘtre encore en activitĂ©, je peux me dĂ©tacher de ça, les clients sont devenus plus patients. Avant, je travaillais les jours fĂ©riĂ©s et jusqu’à 23h, mais je ne veux plus, je fais au mieux. À 17, dans l’atelier, on faisait un relai. Quand on a plein de boulot il faut le faire, sinon on se laisse enterrer!